Half Dubai by Nico
04H30
Les oreilles sont agressées par l’alarme stridente du
réveil.
Mais quel furieux a pu régler le volume sonore à ce
niveau ?
Peur de ne pas se réveiller peut-être ?
Les paupières sont lourdes, la boule est déjà présente au
niveau de l’estomac.
Je me traine jusqu’à la table du petit-déj, le cœur n’y
est pas.
Le doute est, ce matin, bien installé.
Je pense surtout à mon niveau de (non) préparation, à la
difficulté à s’entraîner correctement en période d’hiver, au nombre insuffisant
de séances en piscine, à l’absence de rides en vélo au cours des 15 derniers
jours, au nombre de km (que je peux compter sur les doigts d’une seule main)
parcouru en cap lors des 4 dernières semaines (où j’ai dû faire taire cette
bip-bip de fasciste plantaire à grand coup de séances intensives de
cryothérapie).
05H30
Il fait nuit, la route en taxi me semble interminable.
Soudain, un éclair de lucidité : faut que j’arrête.
Je suis en train de créer les conditions de mon futur
échec.
Je me rassure : le vélo est tranquillement au parc, les
sacs pour les transitions ont été rigoureusement préparés : rouge pour le vélo
– bleu pour la cap
06H00
Arrivé sur site, j’enfile ma combi.
Pour rester positif je me dis qu’elle a encore rétréci …
Dans le parc à vélo, je contrôle une dernière fois la pression des pneus, je
fais le plein des bidons : un salé, un sucré La pression monte, l’ambiance
n’est pas vraiment fun, la compétition semble avoir déjà commencée.
Je croise des athlètes au physique impressionnant (et je
ne parle pas que des hommes) Je ne me sens pas vraiment à ma place mais je me
rappelle mes objectifs : Finir et me faire plaisir (tient on dirait le titre
d’un James bond)
06H30
Sur la plage, le froid du sable commence à m’engourdir
les pieds.
Même avec 19° dans l’air, la sensation de fraîcheur reste
désagréable (quelques heures plus tard je viendrai à réviser sévèrement mon
jugement).
Je me positionne dans mon SAS face au Burj al arab (cette
magnifique tour en forme de voile). Dans le reflet des parois de verre
j’assiste par procuration au lever du soleil.
Juste magnifique.
La musique bat son plein.
Soudain dans la sono, le rythme de battements de cœur
retenti et fait taire tous les participants.
Je me sens envahi par une superbe énergie.
Un coup de corne de brume et les pros s’élancent.
Puis, par vagues, toutes les trente secondes, je suis
poussé inexorablement vers mon destin.
L’éternelle question surgit alors : mais qu’est que je
fous là ?
07H00
Il y a le goût du sel sur ma bouche.
La machine se lance, je prends le rythme.
La mer est plutôt calme, les énormes bouées jaunes se
succèdent tous le 200 m environ.
La signalisation est impeccable, le trafic n’est pas trop
dense Jusque-là tout va bien.
Puis, le premier virage au ras des bouées sous l’œil
vigilant des arbitres en canoé.
Le léger clapot se transforme en houle, le trafic devient
plus dense.
Mon champ de vision se rempli de l'écume produite par les
multiples battements.
Je vois plus loin la prochaine bouée.
Je prends mes amers et je lance l'effort.
Second virage, j’aperçois le littoral.
L'ambiance prend tout à coup un tour ésotérique car, dans
la clarté, j’aperçois au travers d’une brume de sable la silhouette du Burj
Khalifa.
Avec ses 850 m de hauteur, j’ai l’impression, tel Frodon,
d’être observé en territoire du Mordor.
Moment saisissant de beauté, le temps semble s’arrêter La
plage se rapproche, j’aperçois l’arche.
Sur la grève, j'arrive tant bien que mal à m'extraire de
l'eau.
Je sors de la flotte à la 1 600 -ème place sur 2 194 en
0:48:04 Le retour à la pesanteur accentue la tension permanente dans mes
quadriceps et mes mollets mais je gère.
Je passe sous les douches, la foulée jusqu'au vélo est
irrégulière, douloureuse.
La transition durera plus de 7 minutes (de pire en pire)
08H00
Je pose enfin mon cul sur la selle.
Les sensations reviennent et le plaisir aussi.
Les automatismes se mettent en place : pousser, tirer.
L’organisation est au top trafic interrompu à chaque
intersection, deux voies de la highway nous sont réservées pour la sortie de
Dubai.
Quelques montées courtes font mal, mais je remonte au
classement.
Je vois la douleur sur les visages de ceux : que je double.
Soudain, plus de buildings, je quitte la zone urbaine.
A gauche le sable, à droite pareil, devant ma prochaine
cible.
Une pensée ne me quitte pas : doubler
Toutes les nationalités sont représentées et je remarque
les drapeaux sur les dossards ; Australie, Canada, Brésil, USA ….
Parfois lorsqu’on me dépasse j’entends : allez Nico ou on
s’accroche.
Beaucoup de Français en fait.
Deuxième partie de la boucle après le Km 45.
Je mets les Watts.
J’arrive à me maintenir entre 37 et 40 km/h sur une
longue période.
Je m’accroche un long moment avec un Finlandaise du genre
25 ans, j’ai commencé le port à l’âge de 6ans.
J’ai du mal à trouver la ressource nécessaire pour
doubler.
Soudain, je remarque sur le bas-côté, à droite, une moto
arrêtée.
Je vois un gars me regarder avec instance et porter
doucement un sifflet à sa bouche.
Je relâche immédiatement la pression et fait un petit
geste penaud de la main en signe d’excuse.
La pénalité n’est pas passée loin.
La zone de drafting est fixée à 12 m.
C’est chaud !!
Je ne reverrai jamais la finlandaise ?
Retour en zone urbaine.
Les petites montées font vraiment mal cette fois.
Mais j’envoie.
Je suis tout simplement heureux.
Je termine le vélo en 02:56:47 soit près de 31 km./h de
moyenne à la place 1 508 .
11H00
La seconde transition ne se passe guère mieux que la
première en 06:52 J’enfile les chaussures de run et je m'élance, essayant
d’allonger progressivement la foulée.
Au passage je remarque la température affichée : 29
degrés.
Et c’est là que l’enfer a commencé.
Les 3 premiers km sont une lutte pour trouver le rythme
correct.
Je connais cette sensation, omniprésente à chaque début
de run.
J’attends que les automatismes prennent le relais mais en
vain.
La foulée est lourde.
Km 5 , la gêne que ressent dans les chevilles se
transforme en douleurs.
A chaque impact une aiguille me transperce le talon
droit.
Mon effort maximum me permet d’atteindre les 05:30 au km.
Le soleil est au zénith, la température ressentie est de
34 degrés et pas un poil d’air.
C’est INSUPPORTABLE ;
Km 7, je lâche l’affaire et me mets à marcher.
Intérieurement je me traite de tous les noms et pire
encore.
Je me dis que c’est impossible, je ne peux pas m’arrêter
là.
Je repars.
Rien n’y fait la douleur est permanente.
Le cerveau prend les manettes.
J’alterne les passages de marche et de run.
Chaque fois, des objectifs simples : jusqu’au prochain
virage, prochain ravitaillement… etc.
Je trouve l’énergie de continuer, les dents et les poings
serrés, dans le souvenir de ma famille, mes amis, mes collègues.
Je surveille le GPS, la distance défile avec une lenteur
affigeante.
Je cuis littéralement au soleil
13H30
Les chevilles sont maintenant fixes.
Plus rien ne déroule, j’attaque la foulée non plus par le
talon mais à plat.
Dernier virage.
Je parcours les derniers (centaines) de mètres sur ce
tapis rouge qui m’a t’en fait rêver.
Je ressens une énorme émotion : ça part du ventre et ça
te saute au visage jusqu'au coin des yeux.
Le sprint final me donne envie d’hurler.
Puis la ligne, la délivrance, les larmes.
06:30 :56 pour le temps final.
Le semi a été bouclé en 02:31:41 à comparer aux 01:50
réalisés sur le L à Deauville en 2018 ou au 01:36 sur le semi de Cagliari.
Cela reste une superbe expérience, il me restera toujours
en mémoire les sensations et les émotions du vélo dans le désert.









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